« Anticipe ! » Qui de nous n’a jamais entendu cette injonction ?
Elle va nous donner aujourd’hui l’occasion de faire connaissance avec une fonction discrète et méconnue, et pourtant déterminante : la mémoire auditive à très court terme, ou mémoire échoïque…
Il s’agit cette fois de ma propre histoire, et de la raison pour laquelle ce blog est né.
Mon histoire
Mon parcours musical a été semé d’embûches.
Tout ce que je jouais, même après des mois de travail, restait désespérément fragile. Et la propreté inatteignable. Il y avait toujours des scories, un peu partout, imprévisibles, non liées à une difficulté technique particulière. J’étais en permanence sur des œufs.
Impossible de jouer une pièce, même la plus brève ou la plus simple, et même si je l’avais travaillée pendant des mois, sans erreur.
La propreté absolue étant la première - et parfois la seule - qualité exigée en examen et en concours – ce qu’on peut par ailleurs regretter – je peinais évidemment à franchir les étapes de mon parcours musical.
Aucun de mes professeurs n’était capable de comprendre ce qui n’allait pas, et ne pouvait m’aider.
J’ai reconsulté des notes prises à l’époque, il y a une dizaine d’années, décrivant mes difficultés et mes sensations, car je les ai en grande partie oubliées depuis que j’ai réglé ce problème.
Si on m’arrêtait au milieu d’une phrase que j’étais en train de jouer, j’étais incapable de chanter les dernières notes que j’avais jouées, et j’étais tout aussi incapable de chanter celles qui allaient venir.
Cela allait même plus loin : si j’entendais quelqu’un jouer un morceau, j’avais un sentiment de familiarité, mais étais incapable d’en donner le titre. Et ce, même si j’avais en réalité travaillé cette pièce pendant des mois, ou que je la travaillais actuellement…
Lorsqu’un thème - ou même un simple motif – revenait dans le cours de la pièce, transposé ou à l’identique, je ne le reconnaissais pas, peu importe le nombre de fois que j’avais joué cette pièce. Je n’entendais évidemment pas les marches mélodiques ou harmoniques.
Au moment de commencer à jouer, je n’avais pas la moindre idée de ce qui allait sortir de mes doigts : mélodie, rythme, je ne savais pas à quoi ressemblait la pièce. Il me fallait une ou deux mesures pour « être dedans » et retrouver un sentiment de familiarité.
J’étais dans l’impossibilité d’apprendre par cœur quoi que ce soit. Je me souviens d’une heure de cours où mon pauvre professeur s’était mis en tête de me faire retenir deux petites mesures. Malgré son acharnement et ma bonne volonté pendant une 1/2h, je n’ai pas réussi.
Ma mémoire sur le long terme était aussi affectée. Reprendre une pièce quelques mois plus tard revenait à tout recommencer à zéro.
Par ailleurs si je ne travaillais pas dans les 24h précédant le cours, je perdais 50% des acquis de la semaine.
Je n’éprouvais d’ailleurs pas de plaisir particulier à écouter des grandes œuvres du répertoire orchestral, qui me semblaient un fouillis sans queue ni tête. Je n’arrivais pas à entendre les phrases dans leur entier. Et donc impossible de les retenir. Je m’épuisais à essayer de saisir quelque chose.
Tout cela était inexplicable. J’avais l’impression d’être face à un mur. La situation semblait sans issue.
Recherches
Ne trouvant d’aide nulle part, et ne comprenant pas ce qui se passait en moi, je me suis mise à lire extensivement sur tout ce qui pouvait avoir le moindre lien avec l’apprentissage de la Musique, m’intéressant en particulier au fonctionnement et aux disfonctionnements du cerveau. J’étais à l’affût de toute similarité avec les difficultés que j’éprouvais.
Je me suis intéressée au processus de la lecture et de son apprentissage. Je me suis intéressée au bégaiement, aux troubles dys (dyslexie, dyspraxie, dysorthographie, dysphasie, etc.). Je me suis intéressée en profondeur au fonctionnement des sens, notamment ceux impliqués dans la musique (ouïe et vue) et de la mémoire. Et aux fonctions motrices : comment le cerveau contrôle-t-il nos gestes ?
Au fil des années, j’en ai appris beaucoup sur ces sujets et ai rassemblé des éléments épars. Ce blog en est le fruit.
A force de tâtonnements, j’ai fini par arriver à la conclusion que mon problème était circonscrit à une fonction très précise du cerveau qui m’était totalement inconnue jusque-là :j’avais un défaut de mémoire auditive à court terme, ou mémoire échoïque. Qui ne se manifestait d’ailleurs que dans ma pratique musicale.
Qu’est-ce que la mémoire échoïque ?
La mémoire échoïque est l’autre nom de la mémoire auditive à très court terme, elle nous donne la faculté de réentendre en écho tout ce que nous entendons, durant 2 ou 3 secondes.
Voici une notion qui doit vous paraître un peu étrange… Elle nous est en fait très familière.
C’est en effet la mémoire échoïque qui nous permet de prendre des notes lorsque nous suivons un cours ou une conférence. Un phénomène complexe se met en place : en même temps que nous continuons à suivre le fil du discours, nous notons ce qui a précédé. Car nous l’entendons encore résonner dans nos oreilles. Nous traitons deux tâches à la fois, sommes ainsi toujours en retard
Cela va parfois si vite que nous en perdons le fil de la phrase ou de l’idée du professeur ou du conférencier. Mais les mots résonnent encore dans nos oreilles et nous pouvons les écrire jusqu’au bout, même sans en comprendre le sens. Nous retrouverons le sens en relisant nos notes.
Si le professeur est avisé et observateur, il saura laisser le temps de finir de noter. Car lorsque nous avons trop de retard, nous dépassons les capacités de notre mémoire échoïque et sommes obligés de lâcher soit le contenu de notre mémoire, soit notre attention sur le discours du professeur en temps réel. D’où les trous blancs que nous laissons parfois dans nos notes…
[boucle audio-gestuelle déjà, dans le cas de la prise de notes…]
Chacun de nous s’émerveille de la capacité qu’ont les interprètes à traduire en simultané un discours d’une langue dans une autre. Ce qui les oblige à écouter et maintenir en mémoire ce qu’ils entendent dans une langue, tout en traduisant en même temps ce qui a précédé.
Mais le même phénomène de mémoire échoïque s’applique aussi à nos propres paroles :
« Bon, on se voit Mardi à 10h !... ….Attends qu’est-ce que j’ai dit ? Mardi ? 10h ?... Non ! C’est mercredi à 11h ! Pardon »
Nous réentendons ce que nous disons, ce qui nous permet de contrôler l’exactitude de notre discours. Mais aussi le timbre de notre voix. Raison pour laquelle les personnes sourdes ont une voix souvent mal timbrée et désagréable, car elles ne s’entendent pas.
C’est d’ailleurs tout simplement la mémoire échoïque qui nous permet de comprendre une phrase entière. Ce qui explique que nous soyons parfois perdus dans une phrase trop longue, excédant les capacités de notre mémoire échoïque, premier maillon de la mémoire de travail.
Imaginez : sans mémoire échoïque, chaque mot viendrait effacer le précédent, au lieu de s’accumuler pour construire un sens. Impossible de construire le moindre sens.
J’ai fait un jour cette expérience très étrange. Un jour de très grande fatigue. Les mots entraient par une oreille et sortaient littéralement immédiatement par l’autre. Chaque mot s’effaçait immédiatement au profit du suivant. Et je ne comprenais plus rien à ce qu’on me disait. Je reconnaissais les mots mais je n’arrivais pas à les retenir assez longtemps pour qu’ils puissent faire sens avec les suivants. C’est une sensation vraiment étrange.
Ce n’était heureusement qu’une expérience isolée. Mais c’était en fait mon lot quotidien en ce qui concernait la musique.
Diagnostic
Je concevais la phrase musicale comme une succession d’instants se succédant les uns aux autres, un à la fois, le suivant ne pouvant être pensé avant le précédent. Alors pour répondre à l’injonction « Anticipe ! », j’essayais de penser plus vite… Le seul résultat que j’obtenais était un stress supplémentaire, qui n’arrangeait rien.
Chaque note qui arrivait chassait immédiatement et complètement le souvenir de la précédente.
Mais je faisais une erreur fondamentale. Car ce n’est pas ainsi que fonctionne le cerveau.
Il n’y a pas de présent pur pour le cerveau. Chacune de nos perceptions est automatiquement enrichie, colorée, modifiée par l’intervention de notre mémoire. Nous nous méfierons d’un champignon que nous savons vénéneux, et ramasserons celui qui est comestible. Nous ne percevrons pas de la même façon deux personnes : l’une que nous ne connaissons pas, et l’autre que nous aimons – ou détestons. Tout ce que nous avons vécu avec elle influence la façon dont nous la percevons et ce que nous éprouvons en la voyant, pour le meilleur ou pour le pire.
« La mémoire, pratiquement inséparable de la perception, intercale le passé dans le présent, contracte aussi dans une intuition unique des moments multiples de la durée »
Bergson, Matière et Mémoire, 1896
Il en est de même de la mémoire à très court terme : ce que nous venons de faire, de voir et d’entendre influence la perception que nous avons du présent.
(((((Et comment le cerveau perçoit-il la durée ? cette question a intéressé le philosophe Bergson, que nous rencontrerons donc plusieurs fois au cours de cet article.
« La durée toute pure est la forme que prend la succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre, quand il s’abstient d’établir une séparation entre l’état présent et les états antérieurs. Il n’a pas besoin, pour cela, de s’absorber tout entier dans la sensation ou l’idée qui passe, car alors, au contraire, il cesserait de durer. Il n’a pas besoin non plus d’oublier les états antérieurs : il suffit qu’en se rappelant ces états il ne les juxtapose pas à l’état actuel comme un point à un autre point, mais les organise avec lui, comme il arrive quand nous nous rappelons, fondues pour ainsi dire ensemble, les notes d’une mélodie.
Ne pourrait-on pas dire que, si ces notes se succèdent, nous les apercevons néanmoins les unes dans les autres, et que leur ensemble est comparable à un être vivant, dont les parties quoique distinctes, se pénètrent par l’effet même de leur solidarité ? La preuve en est que si nous rompons la mesure en insistant plus que de raison sur une note de la mélodie, ce n’est pas sa longueur exagérée, en tant que longueur, qui nous avertira de notre faute, mais le changement qualitatif apporté par là à l’ensemble de la phrase musicale.
On peut donc concevoir la succession sans la distinction, et comme une pénétration mutuelle, une solidarité, une organisation intime d’éléments dont chacun, représentatif du tout, ne s’en distingue et ne s’en isole que pour une pensée capable d’abstraire »
Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience))))))
Pour revenir à la musique, et au jeu d’un instrument, et pour revenir à mon expérience : sans l’intervention de la mémoire auditive à court terme je ne savais pas ce qui avait précédé ni ce qui allait suivre. Je restais dans l’instant, risquant donc à tout moment de chuter. Raison pour laquelle le résultat était toujours si fragile.
« C’est comme marcher sur une corde et ne voir la portion suivante de la corde qu’une fois que le pied est posé dessus… » (tiré de mes notes à l’époque)
Il fallait qu’en même temps que je joue, j’aie simultanément à l’esprit et dans l’oreille la phrase musicale, ou le motif, dans son entier.
Rééducation de la mémoire échoïque
Le plus difficile était de trouver l’origine du problème. Une fois celui-ci posé, la solution apparaissait d’elle-même.
Et j’ai conçu une série d’exercices sur mesure pour rééduquer en moi cette fonction. Quoique très simples, ils se sont révélés extrêmement efficaces. En voici un aperçu :
- Jouer un motif, puis l’entendre résonner dans ma tête. Commencer par un motif très court, de quelques notes, puis élargir l’empan (la taille).
- Même exercice, mais en jouant une pièce. Je sélectionnais un passage très court, ne dépassant pas au début quelques notes. Je le jouais, m’arrêtais en tenant l’accord sur lequel j’étais arrivée, et m’exerçais à réentendre en écho dans ma tête les quelques notes que je venais de jouer en même temps que je continuais à entendre et à écouter ce que j’étais en train de jouer. Ce qui était au départ très difficile puisque jusque-là une note annulait systématiquement ce qui avait précédé.
- Ecouter une phrase. Puis la commencer au clavier, sur quelques notes et la finir intérieurement. Vérifier ensuite la justesse du souvenir.
- Travail au métronome à des pulsations très basses, à la blanche, à la mesure.
Je faisais parallèlement le même travail avec la parole. Dans les transports en communj’écoutais des conférences et m’habituais à réentendre en écho dans ma tête les mots qui venaient d’être prononcés, avec leur timbre, leur hauteur, le ton de la voix, tout en continuant à suivre ce qui était dit.
En parlant moi-même, je m’entraînais parfois à réécouter en même temps que je parlais les mots que je venais de prononcer. Ou je prenais le temps avant de commencer à prononcer une phrase de l’entendre déjà tout entière dans ma tête.
Résultats
En quelques mois mon rapport à la musique s’est totalement transformé.
Moi qui avait toujours été visuelle, et ne retenais pas grand-chose si je n’avais pas un support écrit, j’ai découvert peu à peu ce qu’était la mémoire auditive. Mon rapport à la musique était en fait jusque-là essentiellement visuel, et gestuel. Je ne l’ai compris qu’à ce moment-là.
Un monde s’est ouvert à moi. Au point qu’il m’est plus facile de retenir aujourd’hui un discours que j’entends qu’un discours que je lis.
Mon jeu s’est rapidement doté d’une propreté et d’une assurance sans commune mesure avec tout ce que j’avais connu jusque-là. J’ai éprouvé en jouant une sensation de facilité jusque-là inconnue.
J’ai découvert ce que signifiait avoir une mémoire auditive. Un nouveau monde s’est ouvert devant moi.
Et, dans un autre registre, ma parole est devenue plus fluide. Je m’exprimais plus facilement. (Autre constation : à ma grande surprise, je me suis mis à faire des fautes d’orthographe liées à la sonorité des mots, ce qui ne m’était jamais arrivé… étant très visuelle, je faisais très peu de fautes d’orthographes, qui me sautaient jusque là littéralement à la figure)
J’utilise encore de temps en temps ces exercices, élargis désormais aux phrases entières, et à la structure de l’œuvre, dans mon travail quotidien.
La mémoire échoïque pour le musicien
La mémoire échoïque, si méconnue, est une fonction pourtant centrale pour le musicien. Ses implications sont très nombreuses. En voici ci-dessous quelques-unes, dans le désordre.
Mémoire échoïque et dictée musicale…
Faut-il préciser que la mémoire échoïque est déterminante dans la faculté à réaliser une dictée musicale ? Il s’agit de l’un des exercices de base de la formation musicale.
Inutile de vous dire que mes résultats à cet exercice, tant mélodique que rythmique, avaienttoujours été absolument déplorables, et facteurs de stress… Comment voulez-vous prendre une mélodie en dictée quand les notes s’effacent au fur et à mesure que vous les entendez, remplacées par les suivantes…
Mémoire échoïque et justesse de la voix chantée
La mémoire échoïque est aussi probablement déterminante dans la capacité à chanter juste sans accompagnement.
En effet, si on garde dans l’oreille la note précédente on chantera avec plus de justesse la suivante. Car la perception correcte de l’intervalle qui sépare ces deux notes en sera facilitée.
Et si l’on revient sur une note qu’on a chantée peu avant et qu’on a encore dans l’oreille, il suffira alors de la reproduire.
Mémoire échoïque et pulsation
La pulsation la plus lente que nous arrivions à percevoir et à entretenir intérieurement est de 35/40 battements par minute. C’est d’ailleurs à cette limite basse que s’arrêtent la plupart des métronomes classiques. J’ai eu beaucoup de mal à en trouver descendant plus bas, à titre d’exercice.
Mais cela s’explique en réalité très simplement.
A 40 battements par minutes, il y a une seconde et demie entre deux battements. Or il faut trois battements pour commencer à sentir un battement régulier, avec deux cycles complets.La durée qui sépare donc le premier du troisième battement à cette vitesse est de 3 secondes, très exactement la durée de l’empan maximal moyen de la mémoire échoïque.
Il est utile de s’exercer à jouer une pièce à une unité de valeur plus élevée que celle dont nous avons l’habitude. Si nous jouons une pièce « à la noire », la jouer « à la blanche », et donc dans une pulsation deux fois plus lente, nous donnera une écoute plus globale.
Il n’est pas rare, lorsqu’on écoute de près un jeune élève jouer, qu’on se rende compte qu’il joue « à la croche » voire « à la double croche ». Voire pire : que chaque note soit pour lui le support d’une « pulsation », ce qui désarticule évidement complètement cette dernière.
Instaurer une pulsation intérieure régulière est souvent un acquis délicat.
Être capable de la maintenir d’un bout à l’autre d’un morceau est également un acquis qui prend du temps : si le professeur est attentif il se rendra compte que l’élève change parfois d’unité et passe à la croche ou à la double croche dans les passages délicats.
Il est parfois utile de jouer entièrement la pièce d’un bout à l’autre au métronome, à titre d’exercice, pour s’assurer que la pulsation reste stable du début à la fin. Un rubato doit être volontaire.
Pour faire entendre à un élève qu’il change de pulsation à l’intérieur de la pièce qu’il joue, il faut isoler deux passages isolés un peu éloignés l’un de l’autre et les lui faire jouer l’un à la suite de l’autre.
Typiquement lui faire jouer les premières mesures, puis les mesures incriminées. Souvent l’élève ralentit, après un début brillant.
A un niveau supérieur, la mémoire échoïque nous permet de percevoir les carrures et leur régularité.
La mémoire échoïque pour interpréter une pièce
La musicalité d’un interprète se traduit entre autres par sa capacité à gérer la juste durée.
Or c’est la mémoire échoïque qui nous permet de saisir les durées et de les comparer les unes aux autres, nous venons de le voir. C’est elle qui nous aidera à sentir la régularité de la pulsation et de gérer avec justesse un rubato qui s’en écarte un peu. Elle nous permet de sentir la juste durée d’un silence, ou la bonne durée d’un accord final.
En nous faisant intérieurement entendre une phrase comme un tout, elle clarifie notre propre perception de l’œuvre et la rend beaucoup plus claire à notre auditeur. Nous savons d’où nous venons et où nous allons, et cela s’entend.
La mémoire échoïque nous permet de gérer les nuances. Gérer un long crescendo progressif par exemple implique nécessairement d’en garder en mémoire les étapes. Et d’avoir à l’avance une idée du point d’arrivée, qui doit être présent à la conscience dès le départ.
La mémoire échoïque pour percevoir la structure musicale d’une pièce, d’une œuvre
Mozart disait dans l’une de ses lettres, qu’il avait une écoute globale et instantanée de sa symphonie. C’est une affirmation qui peut sembler quelque peu mystérieuse. Et pourtant elle s’éclaire à la lumière de ce que nous avons appris sur la mémoire échoïque.
C’est la mémoire en effet qui nous permet d’entendre les modulations d’une pièce, son parcours harmonique. Le maintien en mémoire des hauteurs des notes et harmonies précédentes, même sous forme un peu atténuée, nous permet de les comparer à ce que nous entendons actuellement, et de réellement « entendre » une modulation à la dominante, un emprunt.
« Moduler », « emprunter » sont des termes qui sous-entendent un changement. Tout changement implique que l’on s’échappe d’une base. Pour percevoir le changement comme un changement, il faut donc continuer à être conscient de l’endroit d’où on part. Si on oublie ce dernier, on ne perçoit plus de changement.
La perception que nous avons de la musique n’est pas une juxtaposition d’instants.
On a souvent du mal à « entendre » la forme d’un morceau que l’on joue ou que l’on écoute, parce qu’elle s’étire sur un temps trop long dépassant les capacités de notre mémoire de travail.
Pour améliorer notre écoute intérieure et notre perception de la forme de la pièce que nous jouons, l’exercice à faire est de résumer la pièce à ses traits principaux.
En faire une rapide analyse formelle et harmonique. Puis de prendre les différents éléments et les comparer les uns aux autres. Jouer un bref extrait du début, et enchaîner immédiatement avec un extrait caractéristique de la phrase suivante par exemple, ou même les dernières mesures. Puis se taire, les réécouter et les comparer intérieurement…
Ainsi peu à peu, une conscience plus large de la forme de l’œuvre peut naître.
Mémoire échoïque et enseignement
L’empan de la mémoire échoïque est très court, quelques secondes. Certes augmentées des capacités de la mémoire de travail qui est l’échelon juste au-dessus. Professeurs, tenez en compte. Que vos exemples soient courts et qu’ils soient immédiatement suivis par la mise en œuvre par l’élève tant qu’ils ont encore dans l’oreille ce que vous venez de leur jouer. Sans cette précaution, vos exemples perdront de leur efficacité. Et les phrases musicales à prendre en dictée en cours de FM doivent être courtes.
La mémoire des gestes à très court terme
Ecartons-nous un instant de la mémoire échoïque et élargissons un peu notre propos.
Il existe en réalité une mémoire sensorielle à très court terme pour chacun de nos sens.
Pour la vue, on l’appelle mémoire iconique. Beaucoup plus brève que la mémoire échoïque (dont l’empan est, rappelez-vous, de deux ou trois secondes), elle vous permet en fermant les yeux d’avoir encore devant vous l’image que vous venez de voir un fugitif instant (quelques dixièmes de seconde). Faites l’expérience. Notre univers visuel subsiste un fugitif instant avant de s’évanouir, tel un arrêt sur image au moment où l’on éteint la télévision.
Le même phénomène existe aussi pour les gestes que nous faisons. Ce qui nous intéresse aussi particulièrement, nous musiciens.
La preuve de l’existence de cette mémoire des gestes à très court terme, nous est donnée par l’expérience des personnes sourdes, qui s’expriment en langage des signes. Rappelez-vous l’exemple donné plus haut : nous réentendons ce que nous disons, ce qui nous permet de nous corriger lorsque nous avons dit quelque chose de faux. Il se passe exactement le même phénomène pour les personnes sourdes avec les gestes qu’elles font pour s’exprimer.
Prenons-en pour preuve le témoignage fascinant d’Helen Keller, née en 1880 sourde, aveugle et muette. A l’âge de 7 ans, alors qu’elle n’avait eu accès à aucune forme de langage jusque-là, sa nouvelle institutrice, miss Sullivan, lui fait découvrir que chaque chose porte un nom, en lui épelant dans la main chaque mot dans un alphabet manuel, en lui faisant toucher la chose de l’autre main. Découverte fabuleuse qui lui donne accès au langage.
« La manière dont miss Keller converse au moyen de l’alphabet manuel ne laisse pas que d’intriguer beaucoup de gens. Il en est qui la connaissent bien et qui ont cependant parlé dans les magazines des « mystérieuses communications télégraphiques » entre miss Sullivan et son élève. L’alphabet manuel dont elles se servent est celui en usage chez tous les aveugles instruits ; la plupart des dictionnaires contiennent le dessin de ces symboles. Le muet qui jouit du sens de la vue regarde les doigts de son interlocuteur ; mais il est possible aussi d’en suivre le mouvement par le toucher. Miss Keller pose légèrement ses doigts sur la main de la personne qui lui parle et lit ainsi les mots aussi rapidement qu’ils sont épelés. Comme elle l’explique elle-même, elle ne perçoit pas les lettres et les mots indépendamment les uns des autres. Miss Sullivan et toutes les personnes qui vivent avec des muets, épellent très rapidement, assez vite pour suivre une conférence, mais trop lentement, cependant, pour rendre intégralement le discours d’un orateur rapide. »
Il est intéressant de constater au passage qu’Helen Keller perçoit les mots voire des ensembles de mots comme un tout, de même que nous finissons par lire les mots globalement (après une étape indispensable de déchiffrage syllabique), ou que nous entendons un mot entier et pas une suite de phonèmes… Il en est de même en réalité pour la musique, nous aurons l’occasion d’en discuter.
Mais le passage le plus intéressant en ce qui nous concerne se trouve deux pages plus loin :
« Il y a dit-on une mémoire du toucher, comme il y a une mémoire de l’œil et de l’oreille. Miss Sullivan déclare que son élève et elle se souviennent « dans leur doigts » de ce qu’elles ont dit. »
(in Helen Keller, Sourde, muette, aveugle, histoire de ma vie. 2001,
éd Payot & Rivages, p. 260-262)
La vue ne pouvant absolument pas intervenir dans cette mémoire, puisqu’Helen Keller est aveugle en plus d’être sourde, il s’agit d’une mémoire à court terme purement gestuelle, ce qui rend ce témoignage particulièrement précieux.
Perception en trois dimensions
Cette espèce de temps de latence induit par cette mémoire à court terme nous donne des repères dans l’espace. Aux sensations présentes se superposent en même temps les sensations tout juste passées qui restent encore présentes.
Ce phénomène enrichit notre perception globale. De même que notre vision binoculaire nous permet de voir le monde en trois dimensions : en effet le mélange des images captées par notre œil droit et notre œil gauche nous permet de rétablir le volume des choses qui nous entourent.
La mémoire auditive ou gestuelle à très court terme provoque un effet similaire, les sensations tout juste perçues et encore en mémoire modifient et enrichissent notre perception présente, et lui donnent de la profondeur, du volume, du sens.
Chaque geste contient le souvenir de ceux qui l’ont précédé. Mais l’inverse devrait être également vrai, comme pour la mémoire auditive.
Chaque geste devrait contenir déjà en puissance le déplacement à suivre. Et nous retrouvons ici la notion d’empreinte de l’article précédent de ce blog [mettre un lien]
« La position où je me tiens est comme préformée de l’acte à accomplir »
Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, 1889
« C’est encore cette préformation des mouvements qui suivent dans les mouvements qui précèdent, préformation qui fait que la partie contient virtuellement le tout, comme il arrive lorsque chaque note d’une mélodie apprise, par exemple reste penchée sur la suivante pour en surveiller l’exécution »
Bergson, Matière et Mémoire, 1896
« Chacun des éléments ainsi constitué contient (…) quelque chose de ce qui le précède et aussi de ce qui le suit »
Bergson, Matière et Mémoire, 1896
Après cette digression sur la mémoire gestuelle, revenons pour conclure au sujet principal de cet article : la mémoire échoïque.
Conclusion
Anticiper ?
Cette mémoire échoïque, les musiciens lui donnent un joli nom : l’oreille intérieure…
La façon dont nous écoutons intérieurement en temps réel la pièce que nous jouons et travaillons est déterminante pour son exécution et son interprétation.
Notre oreille intérieure guide nos doigts
Le discours intérieur ne se juxtapose pas mais se superpose à ce que nous jouons. La musique qui va jaillir de nos doigts est déjà présente intérieurement.
Parfois une difficulté technique rompt notre écoute intérieure. Rétablir la continuité de cette écoute permet de rétablir la fluidité du discours, et, curieusement, suffit parfois à surmonter la difficulté du passage en question.
Musiciens, apprenons donc à écouter et suivre notre oreille intérieure…